Ouh là là, oui je sais ça fait déjà 1 mois 1/2 que nous sommes rentrés de Mongolie et je n'avais toujours pas écrit quoi que ce soit sur le reportage ! Honte !!
Je rappelle l'histoire : un journaliste de "Faut pas rêver" France3 nous a contacté à l'automne dernier pour que nous servions de guide à une équipe de tournage. Il souhaite faire deux reportages, l'un sur les aigliers kazakhes de l'Altai et l'un sur le festival des glaces du Hovsgol chez nous. Nous voilà donc embarqués Tsooj et moi dans l'aventure, et repartons pour la Mongolie pour 3 semaines de tournage.

Bon, avant tout, ça s'est bien passé. L'équipe de tournage composée de trois personnes (journaliste, cameraman et preneur de son) était plutôt sympathique. Certes plus stressés que des touristes (normal ils sont au boulot !), mais tous les trois se sont révélés être de chouettes compères. Du matos en veux-tu en voilà (trois caméras, des batteries énormes, les pieds, des micros de toute forme...) qui n'est pas une mince affaire à trimballer d'aéroport en aéroport... Au festival des glaces que les journalistes des TV mongoles couvraient également, la technicité des caméras de FR3 ont fait plus d'un jaloux... Et les joies d'un tournage : refaire la prise car ce "p****" d'aigle n'arrête pas de glatir et on entend rien de ce que dit notre chasseur, refaire la prise car il faut changer d'angle de vue, refaire la prise car on n'était pas prêt à tourner, refaire la prise car ce "p***" de chauffeur est dans le cadre, etc...

Mais il y a quand même quelquechose qu'il faut préciser, "Faut pas rêver" (en tout cas avec le journaliste Arnaud blin) ce n'est pas du vent : les images ne sont pas trafiquées, les interviews pas truquées, bref, ce que vous voyez, c'est vraiment comme ça que les gens vivent ou c'est vraiment ce que les gens pensent. On a regardé d'autres reportages concernant les aigliers, notamment un de la BBC, et il y avait plein d'incohérences, certes des images magnifiques et choc, mais forcément, irrémédiablement et complètement mises en scène comme au ciné avec parfois des moyens hallucinants. D'autres reportages sont tout simplement du grand n'importe quoi avec des Tsaatans et leurs tipis et rennes en plein milieu de l'Altai, ethnie qui vit dans le Hovsgol à un millier de km de là...
Bref, pour une fois qu'on a du vrai à la télé, profitez en !
NB : "Faut pas rêver" est une émission diffusée une fois par mois en lieu et place de Thalassa, le vendredi à 20h45. A priori, le spécial Mongolie sera diffusé en septembre prochain (le plateau avec Tania Young sera filmé en juillet prochain pendant le Naadam). je vous tiendrais au courant de la date exacte.

Bon, allez, trève de discussions, je vous laisse admirer les tofs, et ensuite on parle des aigliers :

 Kezako les aigliers ? Ce sont des chasseurs qui au lieu d'utiliser une arme à feu ou tout autre accessoire, dressent un aigle pour le forcer à chasser pour eux. Les hauts plateaux d'Asie Centrale semblent être le point d'origine de la fauconnerie qui connût en Europe son apogée au Moyen-Age. L'éleveur kazakhe, Sailauhan, qui nous a accueilli répète donc certainement des gestes vieux de plusieurs centaines voire milliers d'années. Les kazakhes de Mongolie sont une des nombreuses ethnies du pays et vivent essentiellement dans les hautes montagnes de l'Altai mongol. J'en parle plus longuement plus loin dans cet article.

Les aiglons sont cueillis au nid. Il existe une technique au filet pour attraper un aigle adulte mais celle-ci est plus périlleuse et difficile. Mode d'emploi pour capturer un aiglon au nid : vous devez observer le nid pendant plusieurs jours afin de repérer les allers et venues de la mère. S'il y a deux aiglons dans le nid, l'un est forcément femelle et l'autre mâle. Un aiglon seul est une femelle. C'est la femelle qui est capturée car celle-ci sera plus aggressive et d'une plus grande envergure. Le nid est dans l'anfractuosité d'une falaise, accrochez donc une corde au sommet de la falaise et descendez en rappel. Mettez l'aiglon femelle dans votre poche et remontez. Bien entendu, mieux vaut attendre que la mère se soit éloignée, sinon, il vous en coûtera... 

Mode d'emploi pour dresser un aigle: Ensuite, une longue période de dressage s'ensuit. Le jeune rapace apprend à rester en équilibre sur le bras de son maître et à réagir à ses appels, viande crue au menu en récompense. L'entraînement se poursuit avec une peau de marmotte ou de renard que l'on traîne derrière un cheval pour simuler la proie en mouvement, une dépouille à travers laquelle on récompense le rapace à chaque succès avec de la viande. L'aigle doit dépendre de son maître pour manger. S'il apprend à se nourrir tout seul, il redeviendra sauvage et fuira les hommes.
Un accessoire important pour l'aiglier, c'est le petit capuchon, le tomaga, confectionné dans du cuir et mis sur les yeux de l'aigle pour "ne pas qu'il voit de mauvaises choses" qui le tenteraient à s'enfuir. Le capuchon n'est enlevé que pour manger ou repérer une proie lors de la chasse ou des exercices.
L'aigle de l'éleveur kazakhe que nous avons rencontré a trois ans. Un peu feignasse sur les bords, disons qu'il prend son temps pour obéir...

Exercice de dressage ici avec notre aiglier et son aigle "pas-super-motivé-style-grosse-feignasse" de 3 ans :=)

Mode d'emploi pour la chasse: Enfin, votre aigle est prêt à partir à la chasse. Vous aurez pris soin de l'affamer avant de partir sinon, il se bougera pas le popotin pour aller chercher les proies. Vous partez seul ou en groupe de chasseurs avec votre aigle, votre cheval et un pote rabatteur. Le plus souvent, vous partirez seul à la chasse en rêvant aux renards que vous allez peut-être attraper. Mais de temps en temps, vous partirez avec d'autres chasseurs histoire de chasser des proies beaucoup plus grosses comme le loup par exemple ! Un seul aigle n'arriverait pas à chiquer un loup tout seul mais plusieurs en même temps, c'est une autre histoire... C'est surtout pour la peau que vous chassez, vous la revendrez ou votre femme confectionnera avec des chapeaux, manteaux, etc... La viande servira comme pitance aux aigles. Bref... DSC02864b
Alors, la chasse ça se passe comment ? D'abord, il vous faut une montagne, car les renards (et autres proies) construisent souvent leur terrier dans les rochers de leurs flancs. Vous montez tout en haut à cheval avec votre aigle sur le bras. Un rabatteur à pied fait dévaler de grosses pierres le long des flancs de la montagne pour déloger les animaux. Si aucun animal n'apparaît, alors vous allez vous placer un peu plus loin sur la crête ou sur l'autre versant, et ainsi de suite. Dés qu'un animal est repéré, enlevez le capuchon de l'aigle, celui-ci est alors sensé se lancer à la poursuite de la proie et fondre sur elle. Encouragez le avec des cris comme "kaa, kaa". Une fois la proie attrapée, dévalez la pente à cheval assez vite pour les rejoindre, car l'aigle risque de déchiqueter la peau pour manger, ou, si la proie est grosse, se blesser en se battant avec elle.
La chasse n'est ouverte que d'octobre à mars, et le meilleur moment pour choper des renards est en automne aux premières neiges où les pas des animaux sont facilement repérables (et donc par déduction l'endroit où il pourrait y avoir des terriers). En février / mars, cela commence à être difficile, car les renards commencent à copuler et préfèrent se terrer au fin fond de leurs maisons.

On considère que l'aigle aura bien travaillé après une dizaine d'années de coopération. Elle est alors relâchée, et madame pourra s'adonner aux plaisirs de la maternité...

En novembre, dans l'Altai, des festivals des aigliers sont organisés où divers exercices de chasse permettront de tirer un gagnant. La "beauté" de l'équipage est également noté : le cavalier habillé de ses plus beaux atours, son aigle fièrement posé sur son bras, le cheval revêtu de sa plus belle selle et filet... Un autre festival des aigles a lieu dans le Terelj près d'Ulaanbaatar en février. Les chasseurs et leur aigle sont transportés par bus (plusieurs jours de route sont nécessaires entre l'Altai et la capitale) : imaginez un bus entier de gars avec leurs aigles qui glatissent à tout rompre pendant des heures, quelle partie de plaisir !
Attention, ces festivals ont été organisés par des compagnies touristiques pour les touristes. Même s'ils permettent de transmettre ne serait-ce que l'existence de cet art ancestral, il est tout de même (c'est mon avis perso) plus sympa et surtout plus authentique de faire ce que l'on a fait : çàd accompagner un gars à la chasse. Je suis donc très contente que "Faut pas rêver" ait souhaité filmer une chasse normale plutôt que le festival...

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Parlons un peu des kazakhes maintenant... Je l'ai dit plus haut, les kazakhes de Mongolie est une des nombreuses ethnies peuplant ce pays, ils sont essentiellement installés dans l'Altai principalement l'aimag de Bayan-Olgii. Les traditions, la religion et la langue des kazakhes sont fondamentalement différentes des autres ethnies peuplant la Mongolie. Ils sont musulmans, alors que le reste de la Mongolie est majoritairement bouddhiste. Leurs yourtes n'a pas la même forme (plus grande, plus haute et l'intérieur beaucoup plus colorée). Ils ne mangent pas la marmotte (comble du comble pour un mongol). La langue est le kazakh parlé au Kazakhstan. Pas les mêmes traditions, gestuels, etc... Bref, de mongol, ils n'ont que le passeport... S'ensuit dans l'Altai des frictions entre les kazakhes (90% de la population locale du Bayan-Olgii) et les ethnies mongoles comme les Uriankhai, les Tuva... Pour l'illustrer, voici un résumé d'une conversation entre nous et un habitant d'Olgii de l'ethnie mongole Urianhai :

Les kazakhIMG_2178es installés dans la région de Bayan-Olgii dans l'Altai mongol ne viennent pas du Kazakhstan. Sans pays fixe, ils étaient installés en Chine avant d'émigrer en Mongolie dans les années 1930.
Ces kazakhes s'installèrent alors rapidement au pouvoir du parti politique alors en vigueur dans la Mongolie communiste. Et au nom du socialisme, ils envoyèrent la plupart des mongols du Bayan-Olgii dans d'autres régions pour y travailler. L'exode de population était alors courante à cette époque soviétique dans tout le pays.
Certains mongols revinrent après la chute soviétique dans les années 90. Mais ils retrouvèrent un Bayan-Olgii fortement influencé par la culture kazakhe. Les mongols ne sont maintenant plus que 8% dans cette région, et ont dû apprendre la langue kazakhe pour retourner vivre chez eux : tout le commerce est en effet détenu par les kazakhes. Ces derniers ont le passeport mongol et doivent écrire en mongol pour tout ce qui est administratif et enseigne publicitaire, mais lorsqu'il s'agit de chanter l'hymne national mongol, ils s'abstiennent et le remplacent même par l'hymne kazakhe. Il semblerait que la pensée que le kazakhe soit supérieur au mongol soit assez répandue et entretenue ; un professeur favorisera les enfants kazakhes aux enfants mongols par exemple. Ils fondent également de grandes familles, et 4 enfants est encore, de nos jours, un minimum. Enfin, chaque aimag (région) de Mongolie dispose de 3 ou 4 députés au Parlement : et bien, pour l'aimag du Bayan-Olgii, les députés siégeant sont tous kazakhes. Les intérêts mongols ne sont donc plus du tout défendus...
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Qui sait alors dans 10 ou 20 ans ce que sera devenu ce petit bout de terrain coincé entre le reste de la Mongolie, la Chine et la  Russie? Le Kazakhstan n'a pas de frontière naturelle avec la Mongolie, mais cet immense pays n'est qu'à quelques kilomètres seulement de là... Bien entendu, nous n'avons ici qu'une seule version des faits, celle des mongols minoritaires dans l'Altai mongol... Depuis que nous sommes revenus, les mongols du Bayan-Olgii auraient demandé à ce qu'une nouvelle loi soit votée : l'obligation pour les kazakhes travaillant dans l'administratif de passer un examen de langue mongole. Si les résultats à l'examen ne sont pas satisfaisants, le kazakhe devra alors donner son poste à quelqu'un d'autre. Et un incident a bien failli mettre encore plus le feu aux poudrières : l'assassinat d'un policier mongol par des kazakhes.

Bon, allez, j'arrête de parler de l'Altai... Très vite fait pour terminer ce très long article, un petit mot sur le Festival des Glaces également couvert par le reportage. Nous sommes donc allés chez nous dans le Hovsgol avec l'équipe de tournage, pour suivre les tribulations de Lhawga (randos Hovsgol 2009 et 2010), un éleveur de notre connaissance, qui participe aux courses de traîneau du Festival des Glaces. Je me disais que Lhawga adorerait se pavaner devant la caméra :=)
Sinon, j'ai déjà parlé longuement du Festival des Glaces dans un précédent article (cliquez ici), je ne vais donc pas en reparler. Une petite photo et une petite vidéo juste pour conclure donc...

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