La transhumance, du latin trans (de l'autre côté) et humus (la terre, le pays), est la migration périodique d'une part du bétail (bovidés, cervidés, équidés et ovins) en vue de rejoindre une zone où il pourra mieux se nourrir.

Et nous avons eu le privilège ces derniers quinze jours d'accompagner la transhumance estivale d'un troupeau de chèvres, moutons, yaks et vaches (environ 300 têtes au total) sur environ 120 km.

Mais avant les tofs et les petites anecdotes, un peu de culture :

Les déplacements des éleveurs Mongols ne sont pas conduits au hasard. Pendant l'hiver et le printemps, les troupeaux sont généralement gardés dans un endroit donné pour préserver leur force, mais durant l'été et l'automne, la famille déplacera ses troupeaux parfois à plusieurs reprises pour rejoindre de plus grands pâturages afin de permettre aux animaux d'engraisser plus facilement en broutant une végétation fraîche.
Pour les pâturages d'hiver un enclos abrité est monté, et les animaux sont gardés à l'abri, isolé par un lit d'excréments d’animal séchés. Au printemps, période où les animaux sont les plus faibles, la famille se rend dans des pâturages où les premières pousses naissent et libres de rochers, marécages ou encore de parties glissantes qui pourraient fragiliser un peu plus les animaux. Dès l'automne, les animaux devant engraisser pour se préparer au rude hiver, ces derniers sont emmenés dans des emplacements au calme - loin des routes ou des habitations - afin qu'ils broutent en paix.

6Ainsi, quittant les montagnes de Khoridol proches de Hatgal, nous nous sommes dirigés vers les steppes Nord de Renchinlhumbe. Les vents généralement constants des steppes sont propices à écarter les mouches, moustiques et taons qui énervent les troupeaux et les empêchent de manger correctement. Mais pour combattre le froid des hivers, il est préférable de trouver des endroits plus abrités et moins venteux.
Batcholon, la maman de Torjii (notre ami éleveur et guide équestre), effectue sa migration deux fois l'an : début juin vers les steppes de Renchin, puis en octobre pour rejoindre son campement d'hiver dans les montagnes de Khoridol.
Dans d'autres régions de Mongolie, où les conditions climatiques sont plus rudes et les sources d'eau plus rares, les nomades peuvent avoir à migrer six à huit fois par an.

Dans notre cas, les effets personnels de la famille ont été transportés par les boeufs. Dans d'autres régions, les chameaux sont utilisés. Le camion est hélas aussi devenu un moyen de transport commun.
Contrairement à d'autres nomades, notre "Grand-mère Batcholon" n'a pas à déplacer de yourte, car son campement d'hiver et son campement d'été possèdent tous deux une maison en bois. Nous sommes effectivement dans la région arborée du Hovsgol, et le bois n'est ici pas une denrée aussi rare que dans d'autres régions.

Lorsque nous sommes arrivés à son campement d'hiver, elle avait déjà paqueté ses affaires depuis quelques jours et vivait dans une tente mongole en attendant le départ.

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Une fois les boeufs et nos chevaux bâtés, nous sommes partis poussant les chèvres, moutons, yaks et vaches composant les troupeaux. Environ 300 têtes appartenant à Grand-Mère Batcholon, à Torjii, et à leurs voisins Majaaha et Mama.

Nous avons (en vain) essayer d'apprendre les cris permettant de faire avancer chaque animal : une sorte de 'Oook !' pour le bétail, et différents 'Chipchou !' ou encore 'Tcha !' pour les ovins. Mais seul le 'Tchou !' habituel pour nos chevaux marchait, il faut bien le dire. Fort heureusement, il suffisait souvent de rester derrière le troupeau et un peu sur les côtés pour le faire avancer.

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Ce sont les traversées de rivière qui ont été les plus intenses, car le courant emportait souvent les chevreaux ou agneaux, trop petits et faibles. Il a fallu mettre les pieds dans l'eau à 2 reprises pour récupérer les p'tiots et les balancer de l'autre côté de la rive. Mais les plus chanceux étaient ceux que l'on prenait à cheval dans nos bras...

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Durant la migration, 2 petits sont nés :1 mouton et 1 yak. Le bébé mouton était dans les premiers jours à cheval car il ne marchait pas assez vite. Naraa s'est fait une joie de le prendre dans ses bras pendant une petite partie de la rando, au risque de mouiller son pantalon avec son pipi. Le bébé yak apprend très vite à marcher, et il n'a fallu que quelques minutes pour qu'il se mette en route.

Au bivouac, il fallait surveiller en permanence les chèvres et les moutons car, par manque d'enclos, elles ne manquent pas de s'éparpiller. Nos guides, et les deux dames éleveurs (Bayaraa et Mama) propriétaires d'une partie du troupeau, se relayait une nuit sur deux pour effectuer la surveillance nocturne.
Tous les soirs il fallait réussir à attraper la chèvre(s) et le(s) mouton(s) que nous désignait Mama : un petit mouton n'avait plus de maman, il faut donc choper une maman (chèvre ou mouton peu importe d'ailleurs) pour que le petit aille la téter. On tenait la chèvre maman par les cornes pour ne pas qu'elle bouge et le p'tiot allait se servir. Sinon, Mama voulait traire certaines chèvres pour le thé au lait... Bref, les occasions n'ont pas manqué pour que tous se mettent en cercle pour tenter de choper la bonne bête. Et Naraa jubilait et courait dans tous les sens, éparpillant sans cesse le troupeau.

Autre phénomène, le chien de Grand-Mère Batcholon nous accompagnait aussi. Il était ivre de joie de courir la steppe et de pourchasser les espèces de petits écureuils de steppe. Il déboulait sans crier gare entre les jambes de nos chevaux, et a bien failli46 plus d'une fois se faire encorner par une vache ou un bouc. Faut dire que lorsqu'il est au camp, il est enchaîné toute la journée pour n'être libéré que la nuit lorsque tout le monde dort... Les chiens ne sont utilisés par les éleveurs mongols que comme alarme, parfois ils arrivent à faire fuire un loup, mais difficile pour eux d'avoir le dessus. Les chiens de berger capables de réunir et ramener un troupeau au camp ne sont ici pas connus.

Puis, après 6 jours pleins de migration (120 km environ), nous sommes arrivés au camp d'été de Grand-Mère Batcholon. 6 jours bien sympathiques à courser les chèvres récalcitrantes ; le rêve pour Naraa...

aEt enfin, petite devinette enfin pour terminer le sujet sur la transhumance :

A votre avis, qu'y a t-il dans ce sac ?

Réponse :

Le chat !
Le pauvre chat était enfermé dans le sac accroché sur le dos d'un boeuf lorsque nous étions en marche. Il n'était délivré que le soir une fois arrivé au bivouac. On entendait les miaulements et le sac bougeait souvent dans tous les sens sur le boeuf... Pauvre chat... Et pourquoi s'embarrasser d'un chat quand on est éleveur mongol ? Et bien pour manger les souris...

Pour les photos de cette rando, vous pouvez les visualiser en cliquant ici.

Sinon, qu'en est-il de Naraa et de Sanjaa, nos deux monstres, pendant cette rando ?

Au bivouac, on ne voyait pas souvent Naraa, elle était trop occupée à se raconter des histoires au bord des rivières avec des petits cailloux ou des morceaux de bois, ou sinon encore à pourchasser les chèvres et les moutons le soir avec Haltar, la fille de Torjii qui accompagnait la migration. Sur le cheval, ça la bottait moins, et lorsque qu'elle s'ennuyait, toute excuse pour mettre pied à terre était bonne : j'ai faim, j'ai mal aux fesses, aux jambes, au ventre, je veux descendre... Mais heureusement, après quelques moues, elle trouvait un autre rêve à penser et on ne l'entendait plus...
Sinon, c'est à Torjii qu'elle a posé sa première question en langue mongole : "Ene iou we?" ("qu'est-ce que c'est") et tout à fait spontanément. Nous étions ravie que le mongol sorte enfin de sa bouche.

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- Et quant à Sanjaa... Et bien c'est bien un mec, il est casse-pied ! Sur le cheval, absolument rien à dire, c'est le modèle à suivre : pas un seul pleurs, ça gazouille, ça dort, bref, il a l'air ravi. Mais une fois au bivouac, c'est pleurs sur pleurs tant que personne ne le prend dans ses bras pour le promener, et s'il ne pleure pas c'est qu'il est en train de faire une bêtise... On se relayait avec Tsooj : il le prend dans les bras ou lui donne le biberon pour que je puisse m'occuper du repas ou de la vaisselle, et je le récupère pour que Tsooj aille couper du bois, ou s'occuper des chevaux... Pas trés efficace comme dream team... Heureusement, nos quatre randonneurs et nos fidèles guides étaient aussi là pour s'occuper de Goulaffe. Oui, c'est comme ça que je l'appelle car il mange tout et n'importe quoi, il a dû être autruche dans sa vie précédente : de la terre, des bouses, les restes de nos repas dans les bols ou par terre...
Et sinon, point de vue langage, il a dit son tout premier mot, qui très étonnament est en mongol : "eejee", qui veut dire maman. Bon, vu que c'était à chaque fois en larmes torrentielles qu'il le disait, ça ne m'a pas franchement émue mais bon... Par contre, je suis très étonnée que ce soit le maman mongol qui soit sorti : Naraa m'appelle toujours maman en français, donc comment a t-il pu savoir que maman se disait "eejee", mystère et boule de gomme...

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A bientôt pour de nouvelles aventures !